Entre inspiration divine et conflit terrestre : les baies de Claire Tabouret sèment la discorde

paru le: 24/04/2026
Articles

À travers "D’un seul souffle", Claire Tabouret dévoile les baies conçues pour Notre-Dame de Paris. Un projet né dans le contexte de l’incendie de 2019, porteur d’espoir pour certains, de rupture patrimoniale pour d’autres.

Article d'Arnaud Thoraval (promo 2025-2026)

Présentés au Grand Palais, les futurs vitraux de Notre-Dame de Paris conçus par Claire Tabouret ont été présentés dans une exposition marquée par la polémique. Entre renaissance spirituelle et contestation patrimoniale, le projet a cristallisé les tensions autour de la restauration du monument.

Le Grand Palais a accueilli, du 10 décembre 2025 au 29 mars 2026, sous sa verrière une double exposition jouant sur les contrastes de matière, de lumière et de symbolique. D’une part, Grottesco d’Eva Jospin plongeait le visiteur dans un univers minéral et organique, fait de reliefs et de profondeurs. D’autre part, D’un seul souffle de Claire Tabouret exposait les cartons et maquettes des futurs vitraux destinés à la cathédrale Notre-Dame de Paris, inscrivant la création contemporaine au cœur d’un débat patrimonial majeur.

Cette exposition de Claire Tabouret s'est inscrite dans un contexte particulièrement polémique. Sélectionnée pour concevoir de nouveaux vitraux destinés à six baies du bas-côté sud de la nef de Notre-Dame, l’artiste s’est vu confier un projet sensible : intervenir sur un monument historique national encore marqué par l’incendie de 2019. Le thème retenu, celui de la Pentecôte, avait été choisi par Monseigneur Ulrich, archevêque de Paris, en lien direct avec la catastrophe : à l’image des langues de feu venant toucher les apôtres pour leur insuffler l’Esprit saint, le feu devient ici symbole de renaissance et de transmission.

Claire Tabouret reconnaît ne pas avoir été familière, à l’origine, avec cette thématique religieuse. Son travail s’est donc construit dans un dialogue étroit avec les autorités religieuses et les équipes techniques, afin de traduire plastiquement cette idée d’un souffle collectif, d’une lumière habitée, sans tomber dans une illustration littérale du dogme.

Cependant, l’annonce du projet a rapidement suscité de vives réactions. La polémique ne résidait pas tant dans l’intégration d’une œuvre contemporaine à un édifice ancien, démarche parfois acceptée au regard de l’histoire du patrimoine, que dans le choix de remplacer des vitraux du XIXᵉ siècle de Viollet-le-Duc et à ses collaborateurs. Contrairement à d’autres éléments détruits lors de l’incendie, ces vitraux n’ont pas brûlé : ils nécessitent une restauration, mais non une disparition. Pour les opposants, la restauration ne devrait jamais être synonyme de remplacement.

Cette position a été largement relayée par une pétition ayant rassemblé plus de 300 000 signatures, ainsi que par l’action en justice intentée par une association de défense du patrimoine, qui a saisi le tribunal administratif afin de contester la légalité du projet. Si la justice a finalement rejeté ce recours, validant la procédure engagée par l’État, la décision n’a pas mis fin au débat, révélant au contraire la profondeur de la fracture entre institutions, experts et opinion publique.

C’est dans cette atmosphère tendue qu'ont été exposées, du 10 décembre 2025 au 15 mars 2026, les baies conçues par Claire Tabouret. Les œuvres présentées au Grand Palais correspondaient aux modèles transmis à l’atelier des maîtres verriers Simon-Marq de Reims, où la réalisation technique a été assurée sous la maîtrise d’œuvre d’Anne-Catherine Perrault et de Céline Bachelot. Ces dernières soulignent, dans Connaissance des Arts, '' un sentiment de joie collective mêlé d’une intense émotion ''1, conscientes que leur geste s’inscrivait au cœur d’un monument emblématique de l’histoire nationale.

Le projet a également dû composer avec la présence de certains vitraux conservés. Ainsi, le vitrail de l’Arbre de Jessé, situé dans la baie du bas-côté sud de la nef et signé en 1864 par Édouard Didron, ne sera pas remplacé. Il sera intégré au nouvel ensemble, créant un dialogue direct entre création contemporaine et héritage du XIXᵉ siècle.

Plus qu’une simple exposition, D’un seul souffle met ainsi en lumière une question fondamentale : comment restaurer un monument historique de l’ampleur de Notre-Dame sans figer son histoire ni effacer les strates qui la composent ? Entre respect du patrimoine, expression artistique contemporaine et attentes citoyennes, le chantier de Notre-Dame révèle combien la notion même de restauration reste aujourd’hui profondément politique et culturelle.

 

Bérénice Geoffroy-Schneiter. (2026, janvier 12). Vitraux de Notre-Dame par Claire Tabouret : les secrets de fabrication de l’atelier Simon-Marq. Connaissance des Arts. [En ligne], consulté le 22 janvier 2026 https://www.connaissancedesarts.com/metiers_art/vitraux-de-notre-dame-par-claire-tabouret-les-secrets-de-fabrication-de-latelier-simon-marq-11208923/ 

Pour aller plus loin

CAMERON, Christina, « Faut-il reconstruire le patrimoine ? », in Le Courrier de l’UNESCO [En ligne], consulté le 22 janvier 2026. https://courier.unesco.org/fr/articles/faut-il-reconstruire-le-patrimoine

COLLECTIF, Restaurer le patrimoine au XXIᵉ siècle, Les Entretiens du patrimoine, Éditions du Centre des Monuments Nationaux, Paris, 2023.

MINISTÈRE DE LA CULTURE, « La valorisation des chantiers de restauration des monuments historiques », in Ministère de la Culture [En ligne], mis en ligne, consulté le 22 janvier 2026, https://www.culture.gouv.fr/thematiques/monuments-sites/monuments-historiques-sites-patrimoniaux/les-monuments-historiques/la-valorisation-des-chantiers-de-restauration-des-monuments-historiques