Les aventures mouvementées du Retable d’Issenheim
Considéré par certains comme l’une des plus belles œuvres du Gothique tardif, le retable d’Issenheim a connu une histoire mouvementée depuis la Révolution. De son démontage à la Révolution à sa restauration en 2022, revenons sur les aventures d’une œuvre remarquable.
Article de Margot Carette (promo 2024-2025)
Une œuvre exceptionnelle :
Le retable d'Issenheim est un polyptyque à double volet composé de panneaux de bois peints ainsi que d’une caisse sculptée. Dédié à saint Antoine, le retable présente des épisodes importants de la vie du saint ainsi que de la vie du Christ. En 1512, Guy Gers, précepteur de la commanderie de l’ordre des Antonins commande un retable pour le maître-autel de la préceptorerie (sorte de couvent servant de base des opération du précepteur) de la ville d’Issenheim, au sud de Colmar dans l’actuel département du Haut-Rhin.
Le retable est réalisé par deux maîtres allemands de la sculpture et de la peinture. En effet, le caisson sculpté, antérieur aux panneaux peints est réalisé par le sculpteur Nicolas de Haguenau (1445-1538) probablement vers 1490 (voir 1480 selon certaines hypothèses) et représente les bustes du Christ et des Apôtres.
Les panneaux du retable (tempéra sur bois de tilleul) ont été réalisés par le peintre allemand Matthias Grünewald (1475-1528) parfois comparé à un « Giorgio Vasari allemand » pour la modernité de sa peinture. Pendant longtemps, la paternité des panneaux a été attribuée à Albrecht Dürer, un autre grand peintre allemand.
Ces panneaux représentent les grandes étapes de la vie du Christ. Fermé, on voit la scène de la Crucifixion ; c’est dans cette configuration qu’il aurait été vu le plus souvent au 16ème siècle car l’ouverture d’un retable était réservée aux fêtes chrétiennes les plus importantes telles que Pâques ou encore l'Ascension. Ouvert une première fois, le retable montre alors l’Annonciation et la Résurrection. La seconde ouverture révèle le caisson sculpté au centre et la vie de saint Antoine sur les côtés.
Des siècles mouvementés :
Le retable reste chez les Antonins d’Issenheim pendant plus de 200 ans et ce n’est qu’à la Révolution qu’il est déplacé pour la première fois. Afin d’éviter sa destruction, il est déplacé à Colmar où son intérêt artistique lui vaut d’être installé dans la nouvelle bibliothèque nationale en 1792. Il est alors complètement démonté et les panneaux sont exposés séparément.
En 1852, les panneaux et les sculptures sont installés dans l’église de l’ancien couvent des Dominicaines d’Unterlinden (toujours à Colmar) ; il est alors prévu d’y ouvrir un musée l’année suivante (aujourd’hui le musée Unterlinden).
Durant la Première Guerre mondiale, le retable est décroché et placé pour sa sécurité dans le coffre-fort d’une banque de la ville. Cela n’empêchera pas cependant les troupes allemandes de s’en emparer une fois l’Alsace conquise par les soldats du Reich. Le 13 février 1917, le retable est envoyé à près de 500 kilomètres de Colmar à Munich, officiellement pour y être restauré. Le Kunstschutz, programme allemand visant à « protéger » le patrimoine ennemi, cherche à l’époque à retrouver et rapatrier le plus d'œuvres d’origine germanique possible dans le but officiel de « préserver le patrimoine des ravages de la guerre ». Le retable retourne à Colmar après la fin de la guerre en 1919.
Lors de la Seconde Guerre mondiale, le retable est caché afin de ne pas retomber entre les mains de l’armée allemande. En 1939 il est envoyé loin des combats au château de Lafarge près de Limoges avant d’être déplacé au château de Hautefort dans le Périgord. En 1940, après la signature de l'armistice, les combats s’arrêtent et le retable peut retourner en Alsace. Il est alors transféré au célèbre château du Haut-Koenigsbourg dans le secret total où il passe toute la période de l’occupation avant d’être retrouvé en 1944 par des soldats américains. Le 8 juillet 1945, le retable retrouve sa place au musée Unterlinden où l’on peut encore l’admirer aujourd’hui.
Une restauration d’envergure :
En 2011, le musée Unterlinden décide d’entamer un long chantier de restauration pour le retable. Cette opération a fait couler beaucoup d’encre de la part de certains historiens de l’art. En effet, certains, comme Didier Rykner de la Tribune de l’art s'interrogent alors sur la pertinence scientifique et sur la nécessité d’une telle restauration. Le chantier a été suspendu officiellement pour des raisons de planning.
De 2018 à 2022, ce chantier de grande ampleur a repris avec le soutien de la DRAC Grand-Est et du C2RMF (Centre de Recherche et de Restauration des Musées de France) qui a réalisé des analyses sur les échantillons prélevés en 2011. Les panneaux, les sculptures ainsi que les encadrements ont été soigneusement nettoyés et consolidés par une équipe de restaurateurs placés sous la supervision du comité scientifique de la DRAC Grand-Est. Parmi les opérations effectuées, on notera la réalisation d’une étude en profondeur de la polychromie originale afin de se rapprocher au maximum des couleurs originales ainsi que l’amincissement des couches de vernis successives appliquées au fur et à mesure des siècles.
Pour aller plus loin
Sitographie :
- https://www.musee-unterlinden.com/la-restauration-du-retable-dissenheim/
- https://www.connaissancedesarts.com/musees/restauration/polemique-autour-de-la-restauration-du-retable-dissenheim-1117534/
- https://www.culture.gouv.fr/regions/drac-grand-est/actu/an/2018/Restauration-du-Retable-d-Issenheim-Musee-Unterlinden-Colmar
- https://c2rmf.fr/actualite/le-retable-dissenheim-etude-doeuvre-et-restauration
- https://france3-regions.francetvinfo.fr/grand-est/haut-rhin/histoires-14-18-demenagement-du-retable-issenheim-1187399.html