Bêtes de scène : la frontière vague entre création et cruauté animalière
Dans le monde en constante évolution de l’art contemporain, les frontières entre expression artistique et respect des animaux sont parfois confuses. De la représentation symbolique figurative à l’utilisation physique d’animaux vivants, certaines œuvres déchaînent de profondes questions éthiques sur notre relation au monde animal.
Article d'Alexanne Rollin
Pendant des siècles, l'animal a occupé une place centrale dans l'art, que ce soit dès la Préhistoire avec les peintures rupestres ou dans les œuvres des plus grands maîtres.Depuis les années 1980, il occupe une place unique dans l'art contemporain. L'utilisation des animaux comme sujets, matériaux et/ou acteurs suscite des débats et réflexions profondes. Entre la liberté artistique et le respect des droits des animaux, la barrière est faible.
D'un côté se trouvent les artistes qui utilisent les animaux comme sujets de leurs œuvres, souvent dans le but de susciter une réflexion sur la relation entre l'homme et l'animal, ainsi que sur les enjeux environnementaux et éthiques qui en découlent. Des artistes tels que Mark Dion qui créait des environnements immersifs encouragent les spectateurs à réfléchir à des questions telles que la biodiversité, la destruction des habitats et l'éthique de l'exploitation animale.
D'un autre côté, certains artistes utilisent des animaux vivants dans leurs œuvres, provoquant ainsi des réactions vives au sein du public. On peut citer de nombreux exemples qui créent ce type d'œuvre dans un but de "sensationnalisme morbide"[1] pour parler d'une manière ou d'une autre de notre société. Ces artistes veulent confronter leurs publics à leurs contradictions. On peut notamment citer l'œuvre d'Adel Abdessemed se nommant "Don't trust me" de 2008 : dans celle-ci il filme des animaux (vaches, brebis, etc…) auxquels des coups de massue sont donnés en pleine tête afin de dénoncer les abattoirs. Cependant, la plupart de ces artistes reproduisent un schéma de violence sur ces animaux pour montrer et critiquer les mauvaises pratiques. Une question se pose : est-ce utile de maltraiter les animaux pour prouver et appuyer ses dires ?. De ces questionnements découlent l’idéologie liée au spécisme, principe évoquant l’idée que la race humaine est supérieure à tout autre. L’historien Krzysztof Pomian évoque que "l’attitude de l’homme à l’égard des animaux est celle de la domination cruelle"[2].
Il y a également des artistes qui désirent rendre hommage aux animaux déjà morts. Ces animaux retrouvés sur les bas-côtés, percutés, morts naturellement, etc… sont ainsi honorés. On peut citer les œuvres du duo Art Orienté Objet qui prône l'écologie et le bien-être animal, ils recueillent des animaux décédés et réalisent une œuvre avec telle que Piéta de 2011.
Au cœur de ce débat se trouve la question fondamentale du bien-être des animaux et de leurs droits. Alors que certains artistes affirment que leur travail vise à sensibiliser le public aux problèmes auxquels sont confrontés les animaux dans notre société. Par exemple, Sirens of the Lambs, installation provocatrice de l'artiste de rue Banksy, met en scène un cortège de jouets en peluche, symbolisant des agneaux, à bord d'un camion de boucherie mobile, interpellant le spectateur sur les réalités cruelles de l'industrie de la viande. D'autres soutiennent que toute utilisation d'animaux dans l'art équivaut à une exploitation et à une violation de leurs droits fondamentaux. Cette tension entre la liberté artistique et le respect des animaux alimente un dialogue continu sur les limites éthiques de la création artistique. En réponse à ces préoccupations, les institutions culturelles et les organisations de défense des animaux (comme Peta) ont élaboré des politiques précises visant à encadrer l'utilisation des animaux dans l'art contemporain. PETA réagit en organisant des campagnes, pétitions et manifestations contre l'utilisation des animaux dans l'art. Ils contactent également directement les artistes et les institutions pour promouvoir des alternatives sans cruauté. En 2017, lors de la Biennale de Venise, PETA a protesté contre l'utilisation de chevaux dans une performance de l'artiste autrichien Hermann Nitsch, intitulée Bienenstöcke.
En conclusion, l’utilisation des animaux dans l’art contemporain est une question complexe qui soulève diverses questions épineuses éthiques et morales. Si certains voient cette pratique comme une forme légitime d’expression et de création artistique, d’autres la condamnent comme une exploitation animale. Au centre de cette discussion se trouve la nécessité de trouver un équilibre entre la liberté artistique et le respect des droits des animaux. On peut ainsi se demander : peut-on encore utiliser des animaux vivants pour une œuvre ?
[1] Art Comptant Pour Rien, Tu*r des animaux pour l'art ??, 30 avril 2023, 21min24. En ligne sur Youtube : https://youtu.be/2XxdW-PVgsY?si=lOmLYviwU6athC2U, consultée le 8 février 2024.
[2] POMIAN Krysztof, « De l’animal comme être philosophique », Le Débat, n° 27, 1983, p. 139.
Bibliographie
- Art Comptant Pour Rien, Tu*r des animaux pour l'art ??, 30 avril 2023, 21min24. En ligne sur Youtube : https://youtu.be/2XxdW-PVgsY?si=lOmLYviwU6athC2U, consultée le 8 février 2024.
- CIVARD-RACINAIS Alexandrine, Dictionnaire horrifié de la souffrance animale, Fayard, 2010, 200p.
- DENIS-MOREL Barbara, « L'animal à l'épreuve de l'art contemporain : le corps comme matériau », Sociétés & Représentations, n°27, 2009, p. 155-166. En ligne : www.cairn.info/revue-societes-et-representations-2009-1-page-155.htm
- GREENBERGER Aex , Depictions of Animal Cruelty Are Not Art’: Chinese Contemporary Art Survey at Guggenheim Museum Faces Pushback from Animal Rights Groups, ARTnews, 25 septembre 2017. En ligne : https://www.artnews.com/art-news/news/depictions-of-animal-cruelty-are-not-art-chinese-contemporary-art-survey-at-guggenheim-museum-faces-pushback-from-animal-rights-groups-9042/, consulté le 9 février 2024.
- PETRI Aniko, Animals in Art: Where to draw the line with 'living art'?, Unbore, 30 novembre 2019. En ligne : https://www.unbore.org/stories/living-animals-in-art-galleries, consulté le 5 février 2024.
- POMIAN Krysztof, « De l’animal comme être philosophique », Le Débat, n° 27, 1983, p. 139.